Indietro/Retour/Back

 

Philipp Jeserich

La vérité de la fiction. Christine et Dante

    La tradition philosophique et théologique de l’Occident charrie, depuis Platon, un verdict contre la littérature mimétique. Les œuvres des poètes, ainsi l’argument du philosophe, corrompent les mœurs et redoublent le monde des apparences, per definitionem trompeuses, au lieu d’enseigner l’ναγωγ. Adopté et réaffirmé par Augustin et suivant son autorité ubiquitaire dans le discours théologique du Moyen Âge, ce verdict conteste à la littérature mimétique toute dimension de vérité propre à elle et l’oblige, au prix de sa légitimité face à l’ordre du discours régnant, à se soumettre au but d’un prodesse chrétien. La littérature mimétique, propter defectum veritatis (Thomas d’Aquin), est ou bien ancilla theologiae, ou bien péril au bien publique et individuel

 

    C’est peu après 1300 qu’une poétique pré-humaniste commence à révolter contre ce verdict.  Albertino Mussato, dans l’epistula moralis adressée à Giovanni di Vigonza en 1308, esquisse l’argument apologétique à l’origine de l’épanouissement des lettres durant les siècles à venir. Cet argument prend comme point de départ les instruments herméneutiques du discours régnant lui-même : les remarques de Saint Paul et de Saint Augustin quant aux qualités littéraires de la Sainte Écriture, l’herméneutique chrétienne, l’allégorèse de la poésie païenne. Poésie et Sainte Écriture, ainsi l’argument qu’exploite la poétique rinascimentale à partir de Mussato, font partie d’un seul corpus de textes à la fois poétiques et sacrés: „dunque bene appare, non solamente la poesia essere teologia, ma ancora la teologia essere poesia“ (Boccaccio). Déjà Dante en tire la conséquence qui fait époque. La fameuse épître dédicataire à Cangrande della Scala classe la Commedia parmi les œuvres de fiction – et en même temps revendique, faisant référance à la théorie des Quatre Sens de l’écriture, une dimension de vérité pour son œuvre.

 

    Christine de Pizan propose un argument comparable dans le chapitre LXVIII du Livre des Fais et Bonnes Meurs du Sage Roy Charles V (1404) : „en general le nom de poesie soit pris pour fiction quelconques, c’est a dire pour toute narracion ou introduction apparaument signifiant un senz, et occultement en segnifie un aultre ou plusieurs, combien que plus proprement dire celle soit poesie, dont la fin est verité, et le procès doctrine revestue en paroles d’ornemens delictables et par propres couleurs, lesquels revestemens soient d’estranges guises au propos dont on veult, et les couleurs selon propres figures.“ Comme l’épître de Dante, le texte paraît faire allusion à l’herméneutique des quatre sens de l’Écriture, et comme pour l’aîné, pour Christine le fictif de l’œuvre littéraire n’exclut pas une dimension de vérité.

    La similarité apparente des arguments sera le point de départ de l’exposé, qui poursuivra deux buts. Il essayera d’abord de reconstruire les fonds discursifs des apologies de la littérature de fiction de Dante et de Christine pour pouvoir situer, ensuite, la poétique de Christine par rapport au discours de poétique du premier humanisme italien.