Claire Le Ninan
La veuve et le tyran : l’exemplum de Judith dans l’œuvre de Christine de Pizan, ses enjeux politiques et esthétiques.
Parmi tous les exempla d’origine antique ou biblique utilisés par Christine de Pizan dans ses ouvrages didactiques et en particulier dans ses écrits politiques, il en est un qui est repris régulièrement : il s’agit de l’histoire de Judith délivrant le peuple d’Israël du tyran Holopherne. Figurant dans au moins cinq textes – le Livre de la Mutacion de Fortune, le Livre de la Cité des Dames, L’Epistre sur la prison de vie humaine, le Livre de paix, et le Ditié de Jehanne d’Arc –, ce récit fait figure d’exception dans une œuvre qui aime varier les histoires illustratives. Christine de Pizan semble être particulièrement attachée à ce récit biblique qui attribue un acte à la fois violent et libérateur à une femme.
L’étude des différentes versions de l’exemplum de Judith nous permettra de comprendre comment Christine en tire une justification de son rôle d’écrivain politique désireuse de sauver la France, grâce à la mise de place de liens analogiques, selon une technique bien connue des contemporains de notre auteur. Nous verrons que l’insertion de cette histoire conduit à une implication discrète de Christine dans un débat d’actualité brûlant. Le récit du meurtre d’Holopherne possède une résonance toute particulière après 1407 puisqu’il est utilisé par Jean Petit pour justifier l’assassinat de Louis d’Orléans par Jean sans Peur et que Gerson le reprend dans son sermon Rex in sempiternum vive !, contemporain de la rédaction du Livre de paix, pour démonter l’argumentation de Jean Petit. Par son interprétation de la figure de Judith, Christine détermine une modalité particulière de l’action politique. Enfin, du récit détaillé dans les œuvres les plus anciennes à la simple allusion dans les derniers textes, l’exemplum de Judith montre l’évolution de la relation de Christine à la narration, évolution qui va vers la brièveté, l’allusion, l’épure, là où il y avait auparavant un plaisir manifeste de compter l’histoire d’une femme valeureuse.