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Anne-Marie Barbier

 

Représentations d’emblèmes dans lEpistre Othea : un miroir critique offert aux princes ?

 

    Au début du XVe siècle, l’usage de nouveaux types d’emblèmes se répand dans les cours européennes. Dans un contexte politique caractérisé par la crise profonde de la monarchie, le roi Charles VI et les princes de son entourage portent des couleurs emblématiques, arborent de somptueuses houppelandes brodées à leurs devises, qu’ils ornent parfois de colliers d’ordres chevaleresques fondés par leurs soins. À l’instar du roi qui, dans des circonstances particulières, offre aux membres de sa famille des houppelandes à ses couleurs, décorées de ses devises, les princes octroient aux officiers supérieurs de leurs hôtels, des livrées rehaussées de leurs propres insignes[i]. La diffusion de ces signes d’identité les transforme en outils d’affirmation du pouvoir des princes.

 

    Dans les manuscrits de l’époque, les emblèmes, représentés parfois sur les folios des scènes de dédicace, sont incorporés également dans des miniatures. Associés à des figures mythologiques, ils revêtent, dans l’Epistre Othea, une signification symbolique essentielle. Leur insertion au sein d’illustrations des manuscrits Paris, BNF, fr. 606 et Londres, BL, Harley 4431 a pour effet - Sandra Hindman l’a souligné - d’enraciner dans le contexte  politique de l’époque, le message moral et politique intemporel que Christine adresse aux princes par la médiation de la déesse Othéa.

 

    Sur les miniatures de dédicace de ces deux manuscrits de présentation, Christine est représentée à genoux, offrant un manuscrit à Louis d’Orléans assis sous un dais semé de fleurs de lys. Vêtu d’une longue robe bordée de fourrure, le duc porte un collier de mailles d’or ou d’argent doré, à découpes triangulaires, auquel est fixé un pendentif en forme de porc-épic : le collier de l’Ordre du Camail. Deux des courtisans qui le jouxtent sont parés d’un joyau identique. Sur la miniature du manuscrit de la reine (Harley 4431), deux plumes aux couleurs du prince ornent leurs chapeaux. Par ces représentations, Christine rend hommage au pouvoir du duc d’Orléans qu’elle sollicite comme mécène. Cette mise en scène du pouvoir enferme-t-elle l’auteur dans une attitude de flatterie à l’égard du prince ou s’accompagne-t-elle d’un regard critique ? Quelle liberté d’esprit la représentation d’emblèmes du prince et de la reine lui offre-t-elle ?

    Dans ces deux manuscrits, les « emblèmes imaginaires » associés à des figures mythologiques s’inscrivent dans la dimension allégorique des illustrations. Insérés dans des ensembles sémiotiques, ils ouvrent un jeu de mise en abyme qui multiplie les niveaux de signification des images. Leur sens est à rechercher à travers les liens qu’ils entretiennent avec les autres motifs iconographiques, mais aussi avec le texte de l’Epistre. Nous nous proposons d’analyser ce qui fait la cohérence des systèmes de signes sous-jacents à plusieurs illustrations de ces manuscrits.

 

    La représentation de figures mythologiques parées d¢emblèmes princiers - ou figurées dans un décor personnalisé par ces derniers - revient à identifier les princes à ces figures. Par l’insertion de signes qui renvoient à l’identité des princes, Christine laisse entrevoir une attitude critique. En effet, dans le texte de l’Epistre, l’auteur présente ces figures mythologiques comme des exempla négatifs. En les dotant d’emblèmes choisis par le duc d’Orléans ou la reine, Christine souligne, de manière ostensible, l’existence d’imperfections morales en ces derniers. Ces illustrations de l’Epistre mettent ainsi l’accent sur la distance qui sépare le principal acteur de la scène politique, du pouvoir véritable fondé sur la pratique des quatre vertus cardinales. Ce constat suggère que l’une des intentions ayant porté Christine à insérer des représentations d’emblèmes au sein des illustrations de l’Epistre consiste peut-être à offrir aux princes un miroir critique susceptible d’éveiller en eux un sens plus profond de leurs devoirs et de leurs responsabilités, face à la situation de guerre civile.

 

[i] En ce qui concerne Louis d’Orléans, voir : E. Gonzalès, Un Prince en son hôtel. Les serviteurs du duc d’Orléans au XVe siècle, Paris, Publications de la Sorbonne, 2004, p. 226-227.